Qui sont les visiteurs du Musée Ariana au 19e siècle ? #1

Qui sont les visiteurs du Musée Ariana au 19e siècle ? #1

par Barbara Roth, archiviste et historienne

Un peu partout en Europe, les musées fleurissent au 19e siècle, souvent créés par des collectionneurs privés désireux de partager leurs trouvailles. Gustave Revilliod s’inscrit dans cette mouvance, mais se distingue par l’édification d’un véritable palais pour ses collections, le Musée Ariana, et par la générosité de son don à la collectivité.

Si les recherches se multiplient sur ces musées et leurs collections, on ne sait en revanche pratiquement rien des personnes qui les fréquentent. Comment se visitent les lieux ? Sur invitation seulement, ou bien les portes sont-elles ouvertes à qui le souhaite ? Le propriétaire connaît-il toutes les personnes qu’il accueille ? Les visiteurs sont-ils nombreux, ou bien sélectionnés avec soin ? D’où viennent-ils ?

Le Musée Ariana figurait dans les guides touristiques, ce qui est un indice de sa volonté d’ouverture et un signe de modernité. Il existe une autre source d’information tout-à-fait exceptionnelle et rare pour l’époque : les registres de visiteurs.

1. Registre des visiteurs

Trois de ces registres sont conservés. Le premier contient les noms de visiteurs qui ont vu la collection lorsqu’elle se trouvait encore à la rue de l’Hôtel-de-Ville, dans l’immeuble où logeait Revilliod. Il s’ouvre en juillet 1870 et comporte des inscriptions jusqu’en août 1882. Le second démarre le 1er juin 1885, quelques mois après l’ouverture du tout nouveau musée Ariana, et se clôt le 13 août 1890. Dans le troisième, qui s’ouvre le lendemain, 14 août 1890, seuls quelques dizaines de feuillets sont remplis. Après le 21 novembre 1890 survient la fermeture hivernale ; elle est suivie de quatre pages couvrant les deux premières semaines du mois d’avril 1891. Là s’arrête le registre. La coïncidence de dates avec le décès de Gustave Revilliod au Caire le 21 décembre 1890 n’est sans doute pas fortuite. Peut-on en déduire que c’est lui qui tenait aux inscriptions des visiteurs, et qu’après sa mort, son fidèle bras droit, Godefroy Sidler, directeur du musée, n’en voyait plus l’utilité ? Ou bien la reprise par la légataire, la Ville de Genève, bouscule-t-elle les habitudes ?

Penchons-nous sur le premier registre de l’Ariana. Les visiteurs sont inscrits ou s’inscrivent en indiquant leur nom (souvent M. et Mme, ou « avec famille »), la plupart du temps leur lieu d’origine, parfois, mais rarement, leur profession ou leur titre. Encore plus rarement, ils ajoutent un bref commentaire. Le 28 septembre 1888, M. et Mme Émile Coquereau de Paris sont « muets d’admiration ! ». Les signatures suivent un ordre chronologique, avec la date de la visite. Quand plusieurs personnes indiquent la même ville d’origine, on peut en déduire qu’il s’agit d’une excursion de groupe.

2. Commentaires de visiteurs

Le premier intérêt est de se livrer à quelques comptages. De nos jours, les statistiques de fréquentation sont considérées comme des données importantes, alors faisons un peu de statistique rétrospective ! Un comptage d’une page sur vingt, extrapolé à l’ensemble du registre, donne un nombre d’environ 18’500 visiteurs inscrits sur la période couverte par le registre. Sachant que le musée était ouvert quatre jours par semaine, de juin à fin septembre (en 1889 et en 1890, la période d’ouverture se prolonge en automne), nous arrivons à une moyenne d’une centaine de visiteurs par jour d’ouverture, chiffre qui semble assez considérable, d’autant plus qu’il est peut-être sous-estimé. En effet, nous ne savons pas si tous les visiteurs s’inscrivaient ; en comparaison des personnes venues de l’extérieur de la ville, les Genevois sont en minorité. Étaient-ils tous inscrits ? ou bien encourageait-on davantage des étrangers à laisser leur nom ? Comment compter les indications telles que « M. X et famille » ? Un sondage pour 1889 aboutit à une estimation de 4’550 visiteurs sur l’année. Les comptages nous fournissent un simple ordre de grandeur, mais il est néanmoins instructif de comparer les chiffres : la statistique de l’Ariana pour 2019 (avant Covid) nous indique 66’140 visiteurs, soit quinze fois plus qu’en 1889.

3. Un étudiant japonais visite le musée le 25 juillet 1890

On ne peut qu’être frappé par la diversité des origines des visiteurs. Tous les continents sont représentés. En tête viennent, sans surprise, la Suisse (Genève, Lausanne, Vevey, Territtet, Cheseaux, Ollon, Payerne, Avenches, Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds, Le Locle, Fribourg, Bâle, Aarau, Zurich, Lucerne, Einsiedeln, Schaffhouse, Spiez, Baden) et la France (Paris, Versailles, Lyon, Marseille, Avignon, Dijon, Moulins, Grenoble, Rouen, Nîmes, Carcassonne, Perpignan, Marseille, Lille, Strasbourg, Toulouse, Tourcoing, Lunéville, Le Havre, Mâcon, Besançon, Charenton, Ajaccio, Bastia, Mulhouse, Colmar). De l’Allemagne nous viennent des habitants de Munich, Hambourg, Francfort, Kassel, Darmstadt, Offenbach, Königsberg (en Prusse orientale, aujourd’hui Kaliningrad), Altona, Dresden, Berlin, Leipzig, Düsseldorf, Braunschweig, Wiesbaden, et du reste de l’Europe : Londres, Chislehurst, Cambridge, Edinburg, Glasgow, Manchester, Belfast, Copenhague, Stockholm, Naples, Turin, Milan, Florence, Barcelone, Madrid, Lisbonne, Vienne, Karlsbad, Varsovie, Bucarest, Athènes.

Plus à l’est, encore, Odessa, St Pétersbourg, Constantinople, et plus loin : Melbourne, Nouvelle Zélande, Île Maurice, Shanghai, Singapour et Japon. L’Afrique du Nord est représentée par des habitants d’Alexandrie, du Caire, d’Héliopolis, de Constantine, de Mostaganem, d’Alger. Les Américains, du Nord mais aussi du Centre et du Sud, ne manquent pas à l’appel et sont même relativement nombreux : New York, Providence, New Jersey, Boston, Rochester, Detroit, Chicago, Philadelphia, San Francisco, Montréal, Costa Rica, Rosario, Lima, Quito, Rio de Janeiro, Pará, Buenos Aires, Haïti.

Attention ! Cette énumération de noms de villes ou de pays est loin d’être complète. Elle ne fait que donner une idée du cosmopolitisme du public de l’Ariana.

À suivre…

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Note :
Les trois registres sont conservés aux Archives de la Ville de Genève sous la cote AVG 342.A.29.1, 2 et 3.
Légendes :
1. Registres des visiteurs de l’Ariana, datés sur la reliure « 1884 » et « 1890 ». Les inscriptions vont du 1er juin 1885 au 15 mai 1891.
2. Commentaires de visiteurs, 15 août 1887 : « Rien de plus beau que ce musée », signé M. Pittard, Paris. « Mes hommages à Monsieur Revillod et mes félicitations à Monsieur Godeffroid » [c’est-à-dire Godefroy Sidler, bras droit de Revilliod], signé Georges Pittard, Paris.
3. Un étudiant japonais visite le musée le 25 juillet 1890
Copyright : © Barbara Roth, Musée Ariana

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