Un homme de confiance (2/2)

Un homme de confiance (2/2)

Mais ce n’est pas tout ! Après le legs principal fait à la Ville de Genève de l’ensemble de sa propriété de Varembé « avec les bâtiments qui y existent, notamment le musée que j’ai construit », ses collections, son hôtel particulier en ville et ses actions bancaires pour environ un million de francs, les serviteurs de Revilliod viennent en premier dans la liste de ses bénéficiaires. Cités avant les membres de sa famille, ses amis et amies ou encore les institutions et organismes qu’il souhaite doter, Gustave veut que tous ses serviteurs soient amplement récompensés : « ils le méritent par le zèle qu’ils ont montré à mon égard ». Ainsi tous les domestiques qui seront encore à son service, au jour de son décès, recevront une somme équivalente au montant de leur salaire annuel, encore multipliée par la moitié du nombre d’années qu’ils ou elles auront passé à son service.

Aux autres, Gustave, homme plus que généreux, lègue des sommes non négligeables : mille francs par-ci, deux mille francs par-là, cinq mille francs à deux de ses nièces, tandis que les petits neveux reçoivent chacun vingt-cinq mille francs. Une fois déroulé le répertoire d’une quarantaine d’héritiers, le surplus de ses biens reste à partager, à parts égales, entre ses descendants les plus directs : son neveu Aloys Revilliod de Muralt et sa nièce Cécile de Loriol, enfants de Charles, frère cadet de Gustave Revilliod. Son frère aîné, Horace, peintre, est resté sans enfants. Tous deux sont décédés la même année, en 1858, bien longtemps avant la mort de Gustave.

Et que lègue donc Revilliod à son fidèle intendant Godefroy, outre le titre et la charge de conservateur ?

« Quand à Godefroy Sidler, je lui lègue la somme de deux cent mille francs voulant ainsi le mettre à même de réaliser les intentions généreuses que je lui connais. »

Deux cent mille francs : c’est une sacrée somme ! C’est aussi le legs le plus généreux, après celui fait à la Ville et à ses habitants et après celui consacré à son neveu et à sa nièce, dont on ne connaît par ailleurs pas le montant exact. Gustave Revilliod laisse également à Sidler le mobilier de la demeure de Varembé et le droit de continuer d’habiter cette maison. Le nouveau conservateur pourra ainsi décider quels meubles ou objets d’art pourraient encore rejoindre la collection de l’Ariana. Enfin il le charge de plusieurs tâches.

Dans ses mémoires, Sidler ne mentionne pas directement les intentions généreuses que lui prête Revilliod dans son testament. En revanche, il décrit sa vie aux côtés de Gustave et de sa famille, particulièrement auprès sa mère, Ariane Revilliod-De la Rive, pour l’anniversaire de laquelle Godefroy fait tisser une pièce de soie de 120 mètres (!). Il explique en détails la croissance et l’embellissement du domaine de Varembé décidés par Gustave, après le décès de son père Philippe Revilliod, en 1864, à la suite duquel son fils hérite de la propriété foncière et d’une immense fortune.

A mesure que les membres de la famille disparaissent, Sidler semble prendre une place prépondérante dans l’organisation de Revilliod et dans son espace intime. Les jalons de cette progression sont rappelés d’une manière fière et ostentatoire par Sidler qui relate par exemple que « constatant que j’apportais un dévouement absolu à son service, ce fut à cette époque qu’il m’éleva au titre d’alter-ego, que plus encore, il me considéra comme son ami » ou encore « étant donnés les pouvoirs qui m’étaient conférés par Gustave Revilliod et sa digne mère […] j’ai assisté, pendant cette période, à toutes les acquisitions, constructions et embellissements de la propriété ! ».

En 1876, c’est Ariane, la mère bien-aimée de Gustave, qui disparaît à son tour. Cette perte réduit la « famille » à deux membres : Gustave et Godefroy, si l’on en croit la tournure du récit de Sidler. De fait, le narrateur passe directement à l’utilisation du « nous », dès après le décès d’Ariane Revilliod et du moment qu’elle inspire à son fils la création du musée qui immortalisera son nom et sa mémoire : l’Ariana.

« Et c’est ici que je laisse cet homme de bien pour l’accompagner dans nos entreprises et l’exécution des projets qu’ensemble nous avons formés. La construction d’un édifice désormais était nécessaire pour les collections qui de jour en jour augmentaient. A ce sujet, nous avions en tête différents projets, [] ».

« Nous » partent ainsi en voyage en Europe pour susciter des idées de plans pour la construction du musée, confiée au jeune architecte Emile Grobéty. Aussitôt dit, aussitôt fait et la première salle, celle des Étrusques, est installée et ouverte en 1883, « et sans qu’aucune interruption ne se fût produite ». « Pour compléter notre œuvre, il restait encore à exécuter un travail assez important. » Sidler fait là allusion à la loge du gardien du musée dont « nous chargeâmes l’architecte E. Goss de dresser un plan. »

En 1887, la construction du musée est presque terminée, Gustave semble fatigué et préoccupé par les divers épisodes et rebondissements autour des travaux. Il se décide à changer d’air et à partir pour un tour du monde, mais cette fois Sidler ne l’accompagne pas. En effet, Revilliod le laisse « donc seul pour achever l’installation du Musée, la construction de la loge, d’autres travaux en cours d’exécution. En un mot, il me confia la direction générale. » Avant son départ, Revilliod fait sceller dans une pierre d’angle du musée une caisse en plomb contenant divers objets et une lettre autographe dont Sidler énonce le contenu, de tête, dans ses mémoires :

« A vous, qui dans les âges futurs, trouverez dans cet édifice, le présent écrit de ma main. Mon Musée Ariana a été commencé à la fin de 1877, il arrive à son couronnement dans cette présente année de 1887. C’est moi, Gustave Revilliod, qui suis le propriétaire du domaine de Varembé que j’ai hérité de mes ancêtres paternels (les Rilliet), et qui, assisté du précieux concours de mon fidèle Godefroy Sidler, dont le dévouement ne m’a jamais un instant fait défaut, dans le cours des années à la fois difficiles et laborieuses, ai fait construire et installer l’édifice que généreusement je destine à l’agrément de mes concitoyens. »

La fidélité de Sidler est donc à nouveau louée et confiée à la postérité. La caissette a été retrouvée lors de la restauration du Musée Ariana vers la fin des années 1980. Le document original cité par Godefroy porte la mention « Varembé 10 août 1884 », mais plusieurs dates ont été barrées, corrigées et vraisemblablement ajoutées. La phrase qui complimente Sidler est en fait libellée comme suit : « […] qu’il reçut de ses ancêtres paternels les Rilliet, et sous l’inspection de son fidèle serviteur Godefroid Sidler natif d’Ottenbach près Zürich ».

1.

Même si Godefroy Sidler a parfois pu combler sa solitude après la mort de son maître et ami, en exagérant le trait en sa faveur, nul doute qu’il ait véritablement dédié sa vie à Revilliod et à l’Ariana en toute dévotion et tendresse. Son honnêteté et sa loyauté commandent que l’émouvant mot de la fin soit le sien :

« En rédigeant mes mémoires, j’ai cédé à un désir éprouvé depuis longtemps, le considérant pour moi comme un devoir et un hommage à la mémoire vénérée de l’ami qui repose. J’ai voulu m’accorder ce loisir avant de franchir moi-même les portes de la vie. Désirant laisser à ce recueil un caractère intime, j’en fais le résumé semblable à un discours qui n’aurait d’auditeur que moi seul. Il n’est point l’œuvre de sentiments malveillants, mais bien l’unique classement des faits qui pendant le cours de mon existence, et principalement depuis mon entrée à Varembé jusqu’à ce jour se sont gravés dans mes souvenirs, qui parfois ont révolté ma conscience et blessé mon amour-propre. Je dirais que c’est une sorte de biographie de ma vie si mouvementée. »

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Godefroy Sidler en bref
Né en 1836 à Ottenbach dans le canton de Zurich, Godefroy Sidler entre au service de la famille Revilliod à Varembé (Genève) en 1858. Il devient l’intendant puis l’ami de Gustave Revilliod qu’il accompagne d’ailleurs dans nombre de ses voyages en Europe ainsi qu’en Égypte pour inaugurer officiellement l’ouverture du canal de Suez. Dès 1877, Sidler suit de près les travaux de construction du Musée Ariana ; après la mort de Revilliod, il est nommé premier conservateur du musée. Sidler établit les premiers « inventaires » manuscrits des collections du musée dès 1892 ; il réalise entre 1892 et 1905 différentes versions, plus ou moins développées, dont certaines ont été imprimées et publiées. Il rédige et publie en 1902 un recueil de ses mémoires. Sidler décède le 6 août 1910 à Lausanne. Il est inhumé dans sa commune d’origine.

Sources bibliographiques :
Godefroy Sidler, Recueil des mémoires de Godefroy Sidler, intendant de Gustave Revilliod, 1836-1902, Imprimerie ouvrière, Genève, 1902
Véronique Palfi, Barbara Roth-Lochner, « Godefroy Sidler, ‘bras droit’ de Gustave Revilliod et premier conservateur du Musée Ariana », in Danielle Buyssens, Isabelle Naef Galuba, Barbara Roth Lochner (dir.), Gustave Revilliod (1817-1890), un homme ouvert au monde, Musée Ariana, Genève, 5 Continents Editions, Milan, 2018, p. 58-63
Divers documents d’archives conservés au Musée Ariana et aux Archives de la Ville de Genève

Légendes et copyright :
Image de titre : Portrait de Godefroy Sidler, vers 1870. Photographie n/b, François Poncy (1822-1882). AVG 342.S.3.
Conservée par Gustave Revilliod dans un de ses albums de photos de famille, celui-ci a inscrit au revers : « Godefroi Sidler, né à Ottenbach canton de Zürich, en 1836. Mon fidèle serviteur après avoir été celui de mon père »
1. Portrait de Godefroy Sidler, novembre 1898. Photographie n/b, Fred Boissonnas (1822-1882). AVG 342.S.8.
Cette photographie est datée de 1898 et porte une dédicace de son auteur à Sidler. A cette date Godefroy est conservateur du Musée Ariana depuis près de huit ans. Il est alors âgé de 62 ans ; sa posture, son costume ainsi que son imposante moustache présentent un homme désormais accompli.

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