L’Ariana comme une arche (1/2)

L’Ariana comme une arche (1/2)

Fabrice Brandli, chargé de cours au Département d’histoire générale de l’Université de Genève

Chassé par la bise de mars qui accélérait jusqu’alors le rythme de la marche, passer la porte monumentale, ralentir le pas et reprendre sa respiration, répondre avec un sourire masqué aux sourires masqués des agents d’accueil, contourner la gondole de livres, de catalogues et d’objets – un bonjour à la caissière –, dénouer son écharpe et poursuivre en direction de la salle Revilliod après avoir parcouru le grand hall, colonnes de marbre rouge surmontées de colonnes torsadées d’un jaune pâle nervuré, à hauteur de la galerie du premier étage : Orient/Occident, tout au fond, puis à droite. Là, dans la pièce immense aux murs cramoisis, interrompus par de lourds rideaux frangés d’or plissés jusqu’au parquet marqueté de croix et d’étoiles, surmonter le silence trompeur du musée. L’imagination tend l’oreille.

Imperceptibles d’abord, puis de plus en plus présents à mesure que l’esprit se concentre, yeux clos pour mieux entendre : stridulations, craquètements, croassements, couinements, ululements, grognements, rugissements, sifflements, braiments, aboiements, miaulements. De toute part monte la cacophonie bientôt étourdissante, l’Ariana est une arche, ou bien alors la Tour de Babel des langues animales qui résonnent d’une salle à l’autre, se répondent par mille modulations, soufflées à vive allure le long des couloirs. Paroles de bêtes qui obsèdent naturalistes et philosophes, depuis Aristote jusqu’aux éthologues contemporains : ne sommes-nous pas les seuls à pouvoir exprimer les idées les plus abstraites par le langage articulé ? Parole, don divin. « La parole distingue l’homme entre les animaux », insiste Rousseau, tandis qu’au XIXe siècle le médecin polygraphe Pierquin de Gembloux, convaincu au contraire que toutes les créatures ont partagé un jour une langue commune, invente dans l’Idiomologie des animaux un curieux glossaire français-ouistiti.

D’Europe ou d’ailleurs, du XVIIIe siècle ou de nos jours, porcelaines, faïences, céramiques, biscuits matérialisent l’imaginaire foisonnant des « communautés hybrides » dans lesquelles le philosophe Dominique Lestel y lit l’inachèvement du « grand partage » présumé entre nature et culture, entre les non humains et nous : « toutes les sociétés humaines sont aussi des sociétés animales ». Ce bestiaire, cuit à basse ou haute température, produirait donc – si l’oreille se substituait un instant au regard – un incroyable brouhaha sémiologique qui paraîtrait décourager au premier abord toute tentative de traduction, tout effort d’ordonnancement.

Pourtant, depuis Aristote au moins, en passant par Thomas d’Aquin, jusqu’aux naturalistes des Lumières, l’apparent désordre que suggère l’infinie variété des êtres vivants a été soumis très tôt au modèle explicatif de longue durée que constitue la chaîne ou l’échelle graduée des êtres (scala naturae). Plénitude, contiguïté, continuité : depuis les formes les plus rudimentaires de l’existence jusqu’aux organisations les plus complexes, Natura non facit saltus, la « nature ne fait pas de sauts » (Leibniz). Elle passe d’un état à un autre selon des nuances imperceptibles derrière lesquelles se dissimulent toutes les formes d’hybridation possibles. Alors l’oreille du visiteur commence à distinguer entre les langues animales : du sous-sol proviennent les stridulations des insectes du pot à anse japonais, elles ne se confondent pas tout à fait avec le concert marécageux qui unit les coquillages, les salamandres, les crapauds, les écrevisses et les serpents d’eau des deux étranges plats d’un vert vif au centre de la salle Revilliod.

3.

À l’échelon supérieur de l’échelle, le grognement de la louve d’Europe assaillie, dos courbé, babines retroussées, sur une assiette du début du XIXe siècle, période de grande intensification de la chasse aux loups partout en Europe occidentale.

4.

Plus haut encore, plus près de nous donc, franchissant la frontière qui sépare le sauvage du domestique, voilà le cortège des chevaux, vaches, veaux, bœufs, chiens de ferme ou chiens de chasse, chiens nanifiés encore (par absorption d’alcool) comme les petits carlins qui accompagnent la galanterie aristocratique et parfois franc-maçonne des personnages de Meissen. Mais où se situe dans l’extravagance de cette arche le passage entre l’animalité et l’humanité ?

5.

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Légendes et copyrights :
1. Salon Revilliod
2. Vase, manufacture Jaku, Shuntani, 19e siècle
Faïence fine, couverte jaune-beige, décor peint aux émaux polychromes et à l’or, H. 27,5 cm
Collection Musée Ariana (photo : © Angelo Lui)
3. Plat, Georges Pull (1810-1889), vers 1863
Faïence fine, glaçures colorées polychromes, décor en relief (moulé), décor applications de moulages, Longueur 48 cm / Largeur 39 cm
Collection Musée Ariana (photo : © Angelo Lui)
4. Assiette, manufacture Darte Frères, Paris, 1810-1820
Porcelaine, décor peint aux émaux polychromes et à l’or, fond bleu/marli, Diamètre 23 cm
Collection Musée Ariana (photo : © Angelo Lui)
5. Le Baise-main, manufacture de Meissen, Johann Joachim Kändler, 1738-1740
Porcelaine moulée en ronde-bosse, décor peint aux émaux polychromes et à l’or, Hauteur 15 cm / Largeur 22 cm
Collection Musée Ariana (photo : © Angelo Lui)

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